L'alimentation à deux vitesses, une réalité

Par Hélène Laurendeau Mis en ligne le 6 mai 2013 5 stars (1)
L'alimentation à deux vitesses, une réalité

Le prêt-à-manger gagne en popularité. Toutefois, pour avoir de la qualité, il faut être prêt à payer le gros prix.

Manque de temps pour cuisiner, budget à respecter, perte de savoir-faire culinaire… La hausse spectaculaire des ventes d’aliments déjà préparés, en totalité ou en partie, est la preuve que les consommateurs cherchent des solutions avantageuses.

Malgré une offre alimentaire sans précédent, bon nombre de personnes trouvent difficile de bien s’alimenter. Si les mieux nantis peuvent acheter en épicerie des solutions repas de qualité, les plus démunis, eux, doivent se contenter de produits de moindre qualité et beaucoup moins nourrissants.

LA CORVÉE DES REPAS, VRAIMENT?
Certaines entreprises d’aliments surgelés, de plats prêts à manger et de restaurants sur le pouce dépensent une fortune pour nous convaincre que cuisiner est une corvée. Dans certains magazines et à la télévision, plusieurs publicités vantent leurs solutions repas en donnant mauvaise réputation aux plats maison, alléguant le fardeau des parents qui travaillent, les pleurs des enfants affamés et la complexité du processus : emplettes, préparation, cuisson, etc. À les écouter, on n’aurait ni l’énergie pour faire le souper après une journée de travail ni même le temps d’éplucher des pommes de terre.

De quoi s’inquiéter puisque la très grande majorité des produits alimentaires publicisés dans les heures de grande écoute au Québec ne font pas partie du Guide alimentaire… Ma question : pourquoi entend-on toujours parler du cauchemar des repas, mais rarement des notions de plaisir, de partage et de qualité de temps passé à les préparer et à les apprécier avec ceux qu’on aime ? Probablement parce que c’est plus vendeur et que, justement, on a quelque chose à nous vendre.

MANGER SANTÉ, ÇA COÛTE COMBIEN?
La préoccupation pour une cuisine saine et économique ne date pas d’hier. Dans le livre La Cuisine pratique des sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie, les religieuses proposaient « des recettes simples mais alléchantes,
qui ont le grand avantage d’allier bon goût et économie. » Or la première parution remonte à… 1936 !

Aujourd’hui, pour répondre à cette question, il faut examiner les données du Dispensaire diététique de Montréal. Chaque année depuis plus de 50 ans, cet organisme caritatif de renom établit la composition du panier à provisions nutritif (PPN), soit la liste des aliments nécessaires pour satisfaire, au meilleur prix possible, les besoins nutritionnels des individus selon leur âge, leur sexe et leurs besoins spéciaux (ex. grossesse).

En 2005, l’étude du Dispensaire effectuée dans plusieurs quartiers montréalais, en collaboration avec la Direction de la santé publique de Montréal, a établi que, pour nourrir sainement une famille de quatre personnes (deux adultes et deux enfants de 14 et 9 ans), il en coûtait minimalement 154,26 $ par semaine, soit 5,50 $ par personne par jour. Première constatation-choc, le prix des denrées variait d’un quartier à l’autre. L’écart pouvait aller jusqu’à 56 $ par semaine pour la famille type, une somme énorme pour un ménage à faible revenu. Autre observation : plus la superficie du magasin diminue, plus le coût du panier augmente. Pour le portefeuille à tout le moins, mieux vaut privilégier l’épicerie à grande surface (même si, dans l’étude, l’avantage était moindre en milieu défavorisé).

LE BON SPECTACULAIRE DU PRÊT-À-MANGER
› L’industrie alimentaire surveille depuis longtemps les « nouveaux besoins » des consommateurs et profite de nos modes de vie trépidants pour nous proposer toute une gamme d’aliments déjà préparés comme solution à nos problèmes de manque de temps, d’idées ou d’énergie.


› Entre 1986 et 2001, la consommation des dîners précuits (croquettes de poulet ou de poisson, pizzas, pâtés, quiches, etc.) a augmenté de 470 % ! De 2001 à 2005, les ventes d’aliments de commodité ont connu un gain de popularité astronomique : soupes réfrigérées (+ 615 %), sauces réfrigérées pour pâtes (+166 %), galettes de viande préemballées congelées (+147 %), entrées réfrigérées (+126 %), repas et mets congelés à base de fruits de mer (+53 %), repas et mets congelés (+41 %). D’accord, ils nous font gagner du temps, mais pas d’argent.


 

UN PANIER D'ÉPICERIE ENCORE PLUS CHER
Le coût du PPN, on s’en doute bien, n’est pas demeuré au beau fixe. Hélas, les prévisions pour l’année à venir sont encore à la hausse, même pour les denrées de base, comme le lait, le riz, le blé (farine, pain, pâtes) et les légumineuses (soya, lentilles). Les raisons ? La hausse du prix du pétrole, l’utilisation d’aliments pour les biodiesels au détriment de l’alimentation, les problèmes climatiques entraînant d’importantes pertes de récoltes…

Conséquence : en mai 2012, le coût du panier de provisions nutritif a atteint un record de 214 $ par semaine pour une famille de quatre (ou 7,65 $ par personne par jour), un bond de 39 % par rapport à 2005.

Les experts en santé s’inquiètent. La directrice générale du Dispensaire, Marie-Paule Duquette, connaît bien les limites de sa clientèle : « Les familles québécoises à faible revenu ne peuvent consacrer que 19 % de leur budget
à la nourriture. Or pour combler leurs besoins nutritifs, il leur faudrait y allouer plus de 40 %, ce qui est pratiquement impossible compte tenu des autres dépenses, comme le logement et les vêtements. Le coût minimum
du panier à provisions nutritif est au-dessus de la capacité de payer de plusieurs personnes. »

Même son de cloche du côté d’Adam Drewnowski qui dirige le Programme des sciences nutritionnelles à l’Université de Washington. Cette sommité dans la recherche de solutions novatrices aux problèmes d’obésité affirme que le secret d’une bonne alimentation tient en trois ingrédients : du temps, de l’argent et du savoir-faire. « Si vous n’avez que l’argent, ça peut aller. Si vous avez du temps et du savoir-faire, vous pouvez vous débrouiller aussi. Mais en récession, on se retrouve avec une population qui n’a plus d’argent et aucun savoir-faire et ça, c’est très inquiétant. »

UN SAVOIR-FAIRE TRÈS PRÉCIEUX
› Pour se nourrir sainement à bas prix, le savoir-faire signifie qu’au moins un membre de la famille possède les compétences nécessaires pour planifier et cuisiner tous les repas, sept jours sur sept. Cette personne doit composer ses menus à partir d’ingrédients de base, tels que la dinde ou le poulet entier, les poissons et coupes de viandes plus économiques, les légumes de saison, les fruits trop mûrs offerts en solde, les desserts maison à base d’œufs et de lait, etc. Il vaut mieux aussi connaître et apprécier les multiples légumineuses, comme les lentilles, les haricots et les pois secs. La personne qui cuisine dispose de peu de marge de manœuvre dans l’utilisation des ingrédients, les gâteries et les préférences alimentaires de chacun.


› Dans les groupes de discussion menés au Dispensaire diététique de Montréal, les familles pauvres avec jeunes enfants qui cuisinent, ou disent le faire, mangent rarement au restaurant et consomment rarement des mets prêts à servir. Par contre, si le couple travaille, la famille achète plus de mets préparés et mange au restaurant plus souvent. Celles qui cuisinent le font par nécessité.


› Cette tâche quotidienne, qui demande beaucoup de débrouillardise et de créativité, est souvent alourdie par la faible expertise culinaire combinée avec la contrainte budgétaire. Chapeau à ceux qui savent se débrouiller dans ces conditions et qui, malgré tout, se sentent valorisés par une toute petite phrase dans la bouche de leur progéniture : « C’est bon, maman ! »


 

UNE ALLÉE POUR LES RICHES, UNE ALLÉE POUR LES PAUVRES?
Dans les supermarchés montréalais, j’ai souvent comparé le coût par portion, la liste d’ingrédients ainsi que le profil nutritionnel d’aliments transformés populaires, comme certains mets surgelés et desserts préparés. Mes petites enquêtes maison ont révélé que les meilleurs choix sur le plan nutritionnel :

A/ renfermaient davantage d’éléments nutritifs intéressants, comme les protéines, les fibres, les vitamines et les minéraux;

B/ étaient moins riches et composés de meilleurs types de gras;

C/ contenaient moins d’additifs.

Par contre, ils coûtaient au moins 50 % plus cher, et leur prix pouvait même doubler par rapport aux produits comparés de moindre qualité ! En supposant que l’on doive nourrir une famille entière, cette différence de prix et de qualité devient considérable, surtout si ces aliments sont consommés sur
une base régulière.
C’est inévitable : pour obtenir l’équivalent d’un repas cuisiné à la maison, le consommateur doit y mettre le prix.

De là l’expression « alimentation à deux vitesses », c’est-à-dire de bonnes solutions repas nutritives et probablement meilleures au goût pour les bien nantis, et des mets composés d’ingrédients indésirables et beaucoup moins santé pour ceux qui n’en ont pas les moyens.

« Autant de raisons qui nous ont incités à offrir un programme de soutien pour faciliter l’accès à des produits frais, comme les fruits et légumes à bas prix, dans des quartiers pauvres et mal desservis en commerces d’alimentation », renchérit la nutritionniste Lise Bertrand de la Direction de la santé publique de Montréal. « On applaudit donc à la multiplication des petits marchés publics un peu partout sur l’île de Montréal et ailleurs. Même le vélo-service de Fruixi va rejoindre les gens là où ils se trouvent pour leur offrir des produits locaux à bon prix durant la belle saison. Et ça marche ! »

LE RETOUR À LA BASE
Tout le monde cherche à se simplifier la vie. Pourtant, quand on y pense, les aliments de base disponibles au Canada sont de bonne qualité, offerts en abondance et à des coûts assez modiques. Pensons à tous les bons nutriments fournis par nos nombreux fruits et légumes, nos céréales, nos œufs, nos produits laitiers, nos légumineuses, nos viandes et volailles…

Trop souvent, on surestime le temps nécessaire pour la préparation d’un repas simple ? Une chose est sûre : moins on cuisine, plus ça paraît compliqué. Si on peut passer une vingtaine d’heures devant la télévision chaque semaine, pourquoi ne pas en convertir quelques-unes à la cuisine ? Vous vous souvenez peut-être de cette publicité d’il y a quelques années,
dans laquelle un homme demande à sa femme comment faire une omelette aux champignons. « Ben, ça prend des œufs, pis des champignons ! » Aussi simple que ça.

Hélène Laurendeau

Hélène Laurendeau

Passionnée d’alimentation, de santé et de voyages gourmands, Hélène adore partager ses trouvailles avec le grand public. Diplômée en nutrition (Université de Montréal) et en épidémiologie (McGill), elle est active dans les médias depuis plus de 25 ans. À la télévision, elle fait équipe avec Ricardo depuis 2005 pour vulgariser ses connaissances avec la bonne humeur qu’on lui connaît. À la radio, Hélène collabore aussi chaque jeudi à l’émission Bien dans son assiette (Ici Radio-Canada Première). On peut également la lire dans le magazine Ricardo. Pour suivre Hélène sur les réseaux sociaux :
Twitter : @Hlne_Laurendeau
Facebook : Hélène Laurendeau Nutritionniste

Commentaire

  1. Inspirant! J'ai repris le goût de cuisiner: 1-Pour savoir la fraîcheur et la qualité des aliments, 2-Pour économiser des $, 3-Pour plus de variété (plus de choix dans un livre de recette qu'au rayon des surgelés). Et c'est plaisant! Je fouille sur le site de "Ricardo" pour avoir des idées, et plusieurs recettes essayées sont très faciles à faire et DÉLICIEUSES!!! Cuisiner me semblait une corvée, c'est devenu une fierté! Merci pour votre simplicité, vos conseils, et toutes ces saveurs...

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